Que se passe-t-il lorsqu’on veut réconcilier art géométrique et abstraction lyrique ? Qu’attendre d’un artiste qui faisant fi des frontières mêle la liberté du geste et la rigueur mathématique ? Peut-on peindre en se réclamant à la fois de Pollock et de Mondrian ?
Kevin Yu ponctue ses toiles de carrés blanc ou rouge et de petites photographies. Les toiles de sa dernières exposition ont pour titre " Huile sur toile et collage 2006". Il met en relation l'abstraction pure de la peinture et une certaine réalité de l'image. C'est ce qui peut faire dire qu'il met en relation deux mondes inconcilable.
Par un prénom anglais, imposé par l’école, et un patronyme chinois, Yu Chen Feng dit Kevin Yu, né à Taïwan en 1956, se trouvait déjà aux frontières de deux civilisations. Sur toile ou sur bois, il œuvre dans la tradition millénaire de la superposition des laques et de la fulgurance du geste cent fois répété jusqu’à la perfection. Un seul coup de pinceau et la silhouette s’inscrit sur le rouleau qui se déroule lors des grandes cérémonies. Le trait devient paysage, souffle et force contenue. Elevé dans la tradition confucéenne, Kevin Yu n’échappe pas à l’attrait de l’Occident, il débarque à Paris en 1981 sans savoir un mot de français et découvre enfin les chefs-d’œuvre des grands maîtres dont il ne connaissait que des reproductions. Il est happé par la ville. Il s’invente une œuvre où sur le filigrane d’une peinture gestuelle se greffent les fragments d’un autre monde, carrés photographiques, fenêtres du futur ouvertes sur un passé fuyant où la mémoire se dissout dans l’espace fulgurant de l’instant.
Il reste très isolé dans un monde où seule existe la peinture où il distille année après année les émotions qui le traverse. Le contraste qu'il vit au quotidien entre l'extrême Orient et la France, il s'efforce de l'intégrer dans son univers pictural, reflet de ses conflits internes dans des toiles abstraites par une juxtaposition des surfaces et des matières où un univers se redéfinit. Des couches successives, sédimentations tumultueuses, recouvrent la toile dans le mouvement ample d'une gestuelle maîtrisée par une géométrie aussi rigoureuse que celle de Mondrian où les espaces se superposent comme dans les toiles de Cézanne dont il reconnaît explicitement l'influence. |